L'opéra IA de Garnier, ce qu'on a tort de juger en regardant la partition
Je suis allée voir, mardi soir, la création par l'Opéra de Paris de l'acte d'opéra "co-écrit avec une intelligence artificielle" qui fait beaucoup parler. Quelques impressions, sans prétention musicologique, mais avec ce que j'ai vu.
Sur le plan strictement technique, c'est bluffant. La partition tient la route, l'orchestration est cohérente, on retrouve les codes du grand opéra romantique français. Si on m'avait dit que c'était une œuvre retrouvée d'un élève de Massenet, j'aurais pu y croire. Le compositeur humain, Antoine Robert, qui a "piloté" la génération, est très clair sur le fait que l'IA a produit environ 80 % du matériau et qu'il a édité, choisi, retravaillé le reste.
Maintenant ce qui se passe dans la salle est plus intéressant. Pendant le premier acte, j'observais le public autant que la scène. Il y avait une attention particulière, un peu froide, un peu critique. Au moment de l'aria centrale, qui est techniquement très belle, j'ai entendu plusieurs personnes soupirer "mais ça ne dit rien". Ce "rien", c'est exactement ce que les musiciens interrogés à la sortie pointaient : l'œuvre est correcte, mais elle ne porte aucun risque.
Ce qui m'a fait penser à une phrase de George Steiner, qu'il appliquait à la traduction littéraire et qu'on peut retransposer ici : "la perfection est le prix de l'absence de désir". L'IA produit une œuvre sans désir, ce qui n'est pas une critique technique mais une définition. Tant qu'on jugera ces productions à l'aune de leur conformité aux formes existantes, elles seront jugées "pas mal". Le jour où on les jugera à l'aune de leur capacité à créer une forme nouvelle, on verra ce qu'il en est. Pour le moment, on n'y est pas.
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